Château Haut-Brion enrichit son patrimoine culturel en confiant l’expertise de sa bibliothèque historique à Pedro Corrêa do Lago, collectionneur et bibliophile brésilien de renommée internationale. Cette collaboration marque une volonté du domaine bordelais de valoriser un trésor souvent méconnu des amateurs de vin : les archives et ouvrages anciens qui témoignent de l’évolution de la viticulture.
Cette initiative s’inscrit dans une démarche patrimoniale forte de la part du premier grand cru classé de Graves. Situé à Pessac-Léognan, Haut-Brion fait partie des rares propriétés viticoles à posséder une bibliothèque d’une telle richesse, constituée au fil des siècles par les propriétaires successifs du domaine.
Un bibliophile reconnu au service du vin
Pedro Corrêa do Lago n’est pas un inconnu dans le monde des livres anciens et des manuscrits rares. Ce Brésilien, établi entre Rio de Janeiro et l’Europe, a bâti sa réputation sur une expertise pointue en matière d’ouvrages historiques, de correspondances et de documents d’époque. Sa collection personnelle figure parmi les plus importantes d’Amérique latine.
Son intervention à Haut-Brion consiste à cataloguer, expertiser et mettre en valeur les ouvrages conservés dans les murs du château. Ces documents couvrent plusieurs siècles d’histoire viticole, depuis les traités d’agriculture du XVIIIe siècle jusqu’aux correspondances commerciales qui témoignent du rayonnement international du vin de Haut-Brion.
La bibliothèque comprend notamment des éditions rares sur les techniques de vinification, des registres de propriété, des documents commerciaux et des ouvrages de botanique. Certains volumes remontent à l’époque où la famille Pontac dirigeait le domaine et exportait déjà ses vins vers l’Angleterre, faisant de Haut-Brion l’un des premiers crus à acquérir une réputation internationale.
Haut-Brion, pionnier du classement de 1855
Le château Haut-Brion occupe une place particulière dans l’histoire viticole bordelaise. Seul domaine des Graves à figurer dans le classement impérial de 1855, aux côtés des châteaux du Médoc, il incarne une tradition d’excellence remontant au XVIIe siècle. Le domaine s’étend aujourd’hui sur 51 hectares et produit environ 130 000 bouteilles par an.
Cette singularité historique explique la richesse de ses archives. Contrairement à d’autres propriétés qui ont changé de mains à de nombreuses reprises, Haut-Brion a bénéficié d’une certaine continuité dans sa gestion, permettant la conservation de documents précieux. La famille Dillon, propriétaire depuis 1935, a toujours manifesté un intérêt marqué pour ce patrimoine écrit.
Quand les domaines viticoles deviennent gardiens de la mémoire
L’initiative de Haut-Brion s’inscrit dans un mouvement plus large de valorisation du patrimoine culturel des châteaux viticoles. De nombreux domaines prestigieux possèdent des bibliothèques et des archives, mais peu entreprennent un travail systématique de conservation et de mise en valeur.
Ces fonds documentaires constituent pourtant des sources précieuses pour comprendre l’évolution des pratiques viticoles, les changements climatiques observés au fil des siècles, les fluctuations du marché du vin ou encore les relations commerciales internationales. Les registres de vendanges, par exemple, permettent de reconstituer les conditions météorologiques de chaque millésime sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles.
Certains châteaux, comme Mouton Rothschild avec son musée du vin dans l’art, ont déjà ouvert leurs collections au public. D’autres, comme Yquem ou Latour, conservent jalousement leurs archives tout en permettant aux chercheurs d’y accéder sur demande. L’approche de Haut-Brion, faisant appel à un expert extérieur de renom, marque une volonté d’internationaliser la valorisation de ce patrimoine.
Un pont entre deux cultures de la collection
Le choix de Pedro Corrêa do Lago témoigne d’une ouverture vers une expertise non strictement viticole. Ce collectionneur apporte un regard neuf, celui d’un spécialiste du livre ancien qui ne se limite pas aux ouvrages œnologiques. Son approche permet d’inscrire la bibliothèque de Haut-Brion dans une histoire culturelle plus large, celle de la circulation des savoirs et des idées.
Le Brésil entretient d’ailleurs des liens historiques avec le vin bordelais. Dès le XIXe siècle, les négociants bordelais exportaient leurs vins vers Rio de Janeiro et São Paulo, où se développait une clientèle fortunée friande de grands crus français. Ces échanges commerciaux ont laissé des traces dans les archives des châteaux, que Corrêa do Lago est particulièrement qualifié pour décrypter.
Perspectives pour le patrimoine viticole bordelais
Cette collaboration pourrait inspirer d’autres domaines à entreprendre un travail similaire. Les bibliothèques et archives viticoles représentent un gisement documentaire considérable, encore largement inexploité. Leur numérisation et leur mise en valeur permettraient non seulement de les préserver, mais aussi de les rendre accessibles aux chercheurs, historiens et amateurs de vin du monde entier.
La question de la transmission du savoir viticole se pose avec acuité dans un contexte de transition écologique et de changement climatique. Les documents anciens contiennent des informations précieuses sur les pratiques ancestrales, les cépages oubliés ou les techniques de vinification adaptées à des conditions différentes. Leur étude pourrait alimenter la réflexion sur l’avenir de la viticulture.
Reste à savoir si le travail de Pedro Corrêa do Lago débouchera sur une publication ou une exposition permettant au grand public de découvrir ces trésors documentaires. Le château n’a pas encore communiqué sur les modalités concrètes de valorisation de ce fonds, mais l’engagement d’un expert de cette envergure laisse présager des développements futurs significatifs pour le patrimoine culturel bordelais.
